
A l’heure où l’on ne sait pas trop si c’est le 70ème anniversaire de la naissance de John Lennon ou les 30 ans de son cadavre qu’il faut célébrer, deux actionnistes berlinois viennent jouer les trouble-fêtes avec un non-hommage vibrant qui tombe comme un poil pubien sur la soupe. Signée Rudolf Eb.Er, la singulière pochette d’Ansätze Zum Taumel est un pastiche de l’album Unfinished Music No. 2 dont la radicalité en avait horrifié plus d’un en 1969. A présent, c’est Daniel Löwenbrück (Raionbashi) qui se retrouve alité au lieu de Yoko Ono tandis que Lennon se fait piquer la place par Alexander Schneider (Krube.). Chacun occupe une face de ce split-vinyle percutant qui plonge dans l’intime et l’obscur avec une sincérité totale, sans rien avoir à envier à sa source d’inspiration, si toutefois celle-ci en est vraiment une.
De Krube. on ne sait pas grand-chose et tout porte à croire qu’il s’agit là de sa première apparition significative sur disque. Le caractère viscéral et intransigeant de sa musique incite à faire le rapprochement avec l’esthétique du Schimpfluch-Gruppe dont on suspecte qu’il s’agit là d’une nouvelle excroissance purulente. Et, effectivement, ça décape dès la première seconde. L’art du cut-up atteint ici des sommets de frénésie, les saillies sonores d’une demi-seconde grincent, halètent, frémissent, éructent, cognent et se succèdent sans marquer de pause. Tout passe à la moulinette et en ressort projeté en petits morceaux plus ou moins calibrés : ustensiles de cuisine, organes vitaux, démons internes, on entend même un accordéon à un moment et, pourtant, une inexplicable unité se fait jour, un récit de mille brisures, une dialectique de l’étranglement et, au final, une convulsion de laquelle émerge un désordre qui apparaît étonnamment transparent et familier.
Raionbashi – boss de l’irremplaçable Tochnit Aleph- n’est, quant à lui, pas un nouveau venu. C’est une autre face de la souffrance qu’il dévoile à travers une pièce électroacoustique subtile et austère. La respiration est lente, l’atmosphère grave dans ces catacombes où résonnent les plaintes des damnés et les grognements inhumains d’une créature endormie. L’écho sporadique d’un piano frappé comme une enclume produit un effet dramatique sans jamais verser dans l'affectation. Une mise en scène aussi contractée que cohérente laisse entrevoir un mouvement de grande amplitude mais dont les contours se brouillent, distille une tension préliminaire annonçant un paroxysme qui n’arrive jamais. Certains fragments reviennent de façon cyclique, témoins d’un dessein impénétrable et par là même effrayant. Un rituel macabre s’opère sans que l’on parvienne à en désigner la victime, le trouble mental n’est jamais loin. Le plus naturellement du monde, tout ça se termine en ode funèbre sur fond de noyade paisible, concluant un disque véritablement somptueux.
~ jcg
un LP paru chez Hrönir (hr0932) ; distribution : Metamkine
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