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04/01/2011

Compilation :: Magnetic Traces - A Survey of French and Australian Sound Art

Interrogeant les rapports complexes entre environnement et spectre sonore, Magnetic Traces documente l’exposition du même nom qui s’est tenue à Melbourne pendant l’été 2009 et offre à l’écoute un panorama franco-australien aux dimensions multiples.

Investigateurs minutieux des espaces sonores naturels ou construits, Eric La Casa (Paris) et Philip Samartzis (Melbourne) devaient logiquement se rencontrer. Fruit de leur partenariat, le prometteur label Swarming sort un disque regroupant treize artistes aux modes opératoires chevauchants, privilégiant la manipulation de field recordings et la spatialisation du son. Au premier abord, ce disque n’incite pas forcément à s’y plonger pour plusieurs raisons : le principe de la compilation qui produit des résultats hétérogènes, la transposition de l’installation sonore à l’écoute domestique qui s’accompagne souvent d’une perte de sens et, enfin, l’aspect « art sonore » qui, lorsqu’il est ostensiblement revendiqué, n’inspire pas toujours confiance (l’a priori demeure à la lecture des notes de pochette dont la pédagogie semble destinée aux attachés culturels d’on ne sait quelle institution, citations obligatoires de Deleuze et Attali incluses). C’est donc le sourcil froncé que l’on glisse le CD dans le lecteur… pour rapidement voir ses réticences se dissiper !

La diversité des propositions s’accompagne d’une belle cohérence dans leur sélection et leur agencement, faisant miroiter des facettes qui se révèlent complémentaires. L’attention extrême portée au traitement des matières, l’amplitude dans les fréquences, la prolifération maîtrisée des informations et les jeux de contraste forment un dénominateur commun à la majorité des pièces ici rassemblées. Parmi les moments forts, on citera « Insect Woman » de Samartzis où des stridulations de sauterelles sont progressivement gagnées par des flux d’air pulsé, des grincements métalliques et des bribes méconnaissables de la voix de Haco. Ces mêmes mouvements d’air, on croit les entendre à nouveau au début de la pièce de La Casa (« Zone sensible ») qui déploie un subtil crescendo au cours duquel le vrombissement d’une nuée d’abeilles finit par former une masse grouillante et débordante d’aspérités.

Jean-Luc Guionnet fournit deux excellentes contributions. La première, en duo avec Marc Baron, présente un montage tendu où se mêlent bruit de fond remontant à la surface par à-coups, slaps sporadiques de saxophone et tonalités riches en particules. Dans la seconde, Guionnet dresse le portrait d’un lac (celui d’Annecy d’après une voix saisie à la volée), un peu comme Lionel Marchetti l’avait fait jadis pour un glacier, c’est-à-dire en contournant soigneusement l’écueil de l’illustration pour livrer un cheminement très personnel, empruntant des tunnels, arpentant la neige fraîche, dérivant sur des embarcations et en disant plus sur son auteur que sur la topographie lacustre.

D’autres paysages sonores développent une trame narrative. C’est le cas du travail de Tarab (Eamon Sprod) qui juxtapose avec un naturel confondant tourbillons de feuilles balayées par le vent, grondements dramatiques, gouttière ruisselant sur une carcasse rouillée et déplacement d’objets lourds dans un entrepôt résonnant. Avec une sensibilité proche, Thomas Tilly propose une construction nuancée en ouvrant les fenêtres de son habitat, parcourant l’interface dedans/dehors à partir de sons quotidiens.

Des pièces pourraient d’avantage être qualifiées d’atmosphériques, notamment celles, très belles, de Lizzie Pogson et de Cédric Peyronnet qui font preuve d’une étonnante proximité avec des tonalités diffuses qui se propagent subtilement en nappes enveloppantes et dans lesquelles se nichent, avec beaucoup de raffinement, des timbres instrumentaux (notes de clavecin, échos de bols tibétains) et d’autres détails minuscules. Le duo formé par Anthea Caddy et Thembi Soddell exhibe, quant à lui, une « Intimate Geometry » tout en brume dont la densité texturale fluctue de manière parfois abrupte et où un violoncelle rugueux vient se fondre dans les manipulations électroniques.

A cela s’ajoutent quelques propositions plus fidèles à la prise de son brute ou, au contraire, davantage versées dans la mise en scène conceptuelle. Collectivement, ces réalisations couvrent un vaste champ et permettent à l’auditeur de le survoler, même en absence de système sonore multicanal (certaines pièces ont été initialement conçues pour une configuration en 7.1). Elles sondent également une petite partie du vivier de la musique acousmatique et démontrent qu’il est actuellement des plus fourmillants, « swarming » dirait-on en anglais !

~jcg

un CD paru chez Swarming (002) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis, Thomas Tilly et Swarming

PS : Eric La Casa et Philip Samartzis sont, avec Philippe F. Roux, les commissaires de la deuxième édition du festival Parisonic dédié à l’art sonore. L’événement, réunissant 25 artistes français et australiens, se tiendra à Paris en juin 2011.

03/01/2011

Thomas Tilly-Tô :: Cables & Signs (Ten Underwater Field Recordings)

Erigé au treizième siècle sur les terres marécageuses du Poitou, le château de Sanzay n’en finit plus de livrer ses secrets. Entre 1998 et 2003, des fouilles archéologiques avaient permis de découvrir plusieurs tours d’enceinte enfouies dans les douves. Ces mêmes douves, Thomas Tilly (alias Tô, comme la pâte de mil ou l’interjection chère à Homer Simpson) les a patiemment auscultées à l’été 2009, s’adonnant à des recherches d’ordre sonore. Fixant les traces de l’écosystème local à l’aide de micros hydrophoniques, l’enregistrement passe de l’autre côté du miroir et révèle une activité surprenante. Grouillements en tous genres, frictions imperturbables, stridulations râpeuses, micro-battements métronomiques et autres très fines modulations de fréquences sont les manifestations d’une faune subaquatique qui ignore sans doute qu’elle est placée sous écoute. Parades nuptiales ou décryptage de câbles diplomatiques, les mystères de la communication entre insectes demeurent impénétrables et intriguent l’auditeur qui a rarement l’occasion d’être le témoin de ces échanges. La prise de son est remarquable de détails et on se prend parfois à imaginer que c’est le mouvement brownien des molécules d’eau que l’on entend distinctement, à moins qu’il ne s’agisse de la photosynthèse des algues de surface à la faveur d’un rayon de soleil matinal. Episodiquement, des bruits du monde terrestre franchissent la surface de l’eau ; un lointain vol d’avion, des roucoulements viennent recadrer le paysage sonore et nous rappellent qu’il s’agit là uniquement de field recordings sans retouches. Aride et contemplatif, ce disque capture sans intervenir et, en amplifiant l’imperceptible, fonctionne comme un projecteur braqué sur un monde invisible.

~jcg

un CD paru chez Fissür (ür 06) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Thomas Tilly

13/01/2010

Seth Nehil :: Flock & Tumble

Défiant toute catégorisation formelle, cette suite aux frontières de la musique concrète, de l’improvisation et du naturalisme contemplatif est une œuvre électroacoustique de premier plan. Beaucoup de mouvements et un soin extrême apporté à chaque détail comptent parmi les atouts de ce disque majeur dans la carrière de l’artiste sonore de Portland.

Curieusement, le nom de Seth Nehil apparaît régulièrement dans la sphère des musiques expérimentales sans que l’on parvienne toujours à l’associer à un disque en particulier. Désormais c’est à Flock & Tumble que l’on pensera. A regarder sa discographie, on le retrouve plus souvent en partenariat avec John Grzinich, Olivia Block, Brendan Murray ou Matt Marble qu’en solo. Ainsi croit-on cerner le domaine musical dans lequel il évolue : du minimalisme finement texturé bordant à l’occasion sur l’écologie sonore. Sans totalement invalider cette perception, ce nouveau disque permet surtout de l’affiner et de se rendre à l’évidence : non seulement Nehil choisit ses matières sonores avec un discernement absolu mais il fait preuve d’un sens de la composition tout à fait saisissant.

Le processus créatif derrière tout ça demeure essentiellement secret. A peine sait-on que des sources sonores furent enregistrées entre 2006 et 2007 puis retravaillées/agencées pendant plus de six mois. D’occasionnels field recordings semblent en effet pouvoir être discernés, de l’averse captée du fond d’une grange aux crissements des pas dans la neige en passant par les gloussements d’un troupeau d’oies. Il est évident aussi que d’habiles traitements électroniques les rendent parfois méconnaissables et, à l’inverse, plusieurs sonorités que d’aucuns qualifieraient d’analogiques font preuve d’un mimétisme confondant avec les bruissements de la nature. Plus que par son jeu de filtrage, la dimension mystificatrice de Flock & Tumble tient à sa « mise en scène » quasi-théâtrale sur certains segments. Notamment, l’utilisation singulière des voix (quelques phonèmes impénétrables produits par huit participants) sur « Whuip » ou « The Sun » donne la sensation étrange de tomber sur un chœur antique au détour d’un bosquet et surtout parvient à stimuler l’imaginaire avec une économie remarquable de moyens.

Glapissements, percussions sporadiques, résonances métalliques entre vieux piano désaccordé effleuré sur les cordes et hautes fréquences numériques, jets de rondins de bois et nappes de bruit blanc forment un ensemble mystérieusement évocateur mais toujours d’une grande cohérence, avec un montage précis et une très belle mise en espace. Un sens de la narration qui rappelle certains travaux de Ralf Wehowsky ou de Lionel Marchetti, des sonorités plus proches de la musique contemporaine que des épanchements dronatiques et, finalement, une œuvre unique qui se révèle un peu plus à chaque écoute.

~ jcg

un CD paru chez Sonoris (sns-06) ; distribution : Metamkine

25/09/2009

Matt Shoemaker :: Erosion Of The Analogous Eye

Assurément un maître dans l’élaboration d’espaces sonores aussi prenants qu’impalpables, Matt Shoemaker apporte une nouvelle pierre à l’édifice vibrant et lumineux qu’il na de cesse de construire depuis une décennie.


L’artiste américain poursuit son parcours qui, de ses débuts sur le label de Bernhard Günter jusqu'à ses enregistrements plus récents chez Helen Scarsdale, est d’une cohérence remarquable. Cette fidélité à Helen Scarsdale, il la partage avec Jim Haynes ou Loren Chasse dont les travaux ont indéniablement un degré de parenté avec ceux de Shoemaker. Erosion Of The Analogous Eye incorpore ainsi des field recordings de provenances diverses (ici des « phénomènes environnementaux » captés en Indonésie, au Cambodge ou aux USA) à des compositions électroacoustiques immersives où les sources sonores sont subtilement altérées, combinées les unes aux autres pour devenir insaisissables tout en gardant un fort pouvoir d’évocation.

A l’écoute de la première des trois plages (« Erosion A »), on se laisserait presque tenté par le catalogage facile : ah oui encore un disque à ranger dans la catégorie drone/ambient ! Pourtant, même si l’on est rapidement happé par une atmosphère enveloppante et sans pesanteur, de multiples dimensions émergent au fur et à mesure que l’on pénètre dans la pièce. Une lente dérive se met en place, se densifie méticuleusement, change imperceptiblement de fréquence et, au cours de ces transformations, révèle en arrière-plan des mouvements qui évoluent en toute indépendance. Avec une rigueur extrême et en même temps tout à fait naturelle, différentes strates se déplacent chacune dans leur direction, accélèrent, décelèrent, créant des déphasages à l’origine de pulsations que l’on distingue malgré leur degré d’enfouissement. Le lointain bourdonnement d’un moteur d’avion ou quelques percussions carillonnantes sont les rares éléments concrets discernables.

« Erosion B » débute dans un tout autre registre : martèlement métallique, ambiance de rituel occulte, résonances lugubres qui se fondent en une masse dense et caverneuse. Une fois le pic d’intensité dépassé, différentes sources instrumentales et environnementales sont mises à contribution : cordes vibrant sous l’effet d’un champ magnétique, clapotis délicat, trafic routier, courants d’air ou d’eau. Le disque se conclut avec « The Analogous Eye » qui se rapproche le plus de l’idée de soundscape avec une progression irrégulière et feutrée : rythme de la nature qui s’éveille, ondées passagères, feu de paille, ouverture de pierre tombale, paysages brumeux et omniprésente activité animale. Au final, un disque superbe qui fait preuve d’un très grand contrôle dans le déploiement des structures et d’une patte unique dans le traitement électronique du son sans jamais recourir à l’artifice.

~jcg

un CD paru chez Helen Scarsdale Agency (HMS015) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Helen Scarsdale Agency

19/08/2009

Loren Chasse & Michael Northam :: The Otolith

Au cas où la question vous tarauderait, sachez que l’otolithe est une concrétion minérale située dans la partie vestibulaire de l’oreille interne et qui, à ce titre, joue un rôle important dans l’équilibre lié à la perception des mouvements. Que Loren Chasse et Michael Northam aient choisi cet intitulé pour leur première collaboration discographique ne surprend pas, tant la démarche des deux artistes américains s’inscrit dans un espace à la frontière du paysage sonore et de l’exploration sensorielle de phénomènes physiques. Souvent associé à Brandon Labelle ou Jim Haynes (au sein respectivement d’idBattery et Coelacanth), Chasse ouvre à présent son univers de field recordings, objets résonnants et traitements électroniques à celui très proche de Northam que l’on avait déjà repéré aux côtés de John Grzinich ou Joel Stern. Grincement de poulies, humidité des profondeurs, cloches battues par le vent qui se métamorphosent en bols tibétains, échos fantomatiques qui virent au souffle chargé de particules, rideaux de pluie, métal, bois sont des éléments que l’on discerne subrepticement avant qu’ils ne s’évaporent dans le mirage où ils avaient vu le jour. Aux sources acoustiques naturelles se mêlent parfois des textures instrumentales bourdonnantes (notamment sur « Crag » ainsi que sur l’excellent « The Spectral Harvest ») que l’on attribuerait volontiers à la harpe magnétique de Northam, fonctionnant autant comme un instrument à corde qu’un modulateur de timbre. Lenteur hypnotique et densité vibratoire viennent conclure le disque avec « Eggeater’s Retreat », longue pièce chargée en harmonium et dont le penchant hyperbolique reste bien enfoui sous un drone épais et lancinant.

~jcg

un CD paru chez Helen Scarsdale Agency (HMS014) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Helen Scarsdale Agency