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14/01/2011

Keith Fullerton Whitman :: Disingenuity b/w Disingenuousness-

Goûteur insatiable des meilleurs crus de la musique concrète comme des soupes synthétiques les plus veloutées, fervent apologiste des systèmes modulaires analogiques, Keith Fullerton Whitman connait sur le bout des doigts son histoire de la musique électronique, en particulier son côté obscur. Par le biais de Mimaroglu Music Sales ou Creel Pone et à coup de plaidoiries éloquentes, il fait partager son enthousiasme sur le sujet depuis longtemps et, par-là, contribue à ouvrir quelques oreilles. On en viendrait presque à oublier qu’il s’agit également d’un artiste capable d’incursions aussi bien dans la musique atmosphérique texturée que dans l’electronica abrasive. Il s’engouffre à présent dans une brèche plus expérimentale, faite d’études granuleuses, de tripatouillages hallucinogènes et de collages subliminaux. Un singulier voyage dans le temps commence dès la première seconde où l’on dérape sur des bandes magnétiques pour se retrouver projeté plus de cinquante ans en arrière, au cœur de machines peuplant les studios du GRM ou de la WDR. Avec un émerveillement intact, Whitman tourne frénétiquement les boutons, joue avec les bobines et fonce tête baissée sur les voies pavées par les pionniers de l’époque. Il presse alors la touche fast forward et le trip prend des allures cosmiques à force d’exubérances au synthétiseur qui traversent le new age et la moogsploitation des années 1970 pour finir par s’entrelacer avec d’étranges bribes de voix fantomatiques. Au milieu de cet amoncellement, des sonorités numériques sonnent comme des anachronismes et ne font qu’ajouter à la confusion. Elles finissent par prendre progressivement les devants pour tisser des liens avec la techno minimale made in Berlin dans un long passage tout en élasticité avant de revenir au psychédélisme mijotant dans sa marmite. D’un passéisme plutôt kaléidoscopique, cet assemblage montre le savoir-faire de Whitman qui, s’il pille allègrement tout un pan de l’héritage musical, en restitue un habile condensé.

~jcg

un LP paru chez Pan (Pan 13) ; distribution : Metamkine

autre(s) texte(s) sur Scala Tympani au sujet de Pan

PS : un aperçu du travail de KFW peut être vu ici

13/12/2010

Raionbashi / Krube. :: Ansätze Zum Taumel

Manoeuvrant sur la ligne étroite entre extase et douleur, voici un disque qui mérite que l’on s’y attarde, et pas qu’un peu. Une série de dissections sans anesthésie évite soigneusement les clichés et vient au contraire titiller les nerfs, offrant une collision frontale entre le solfège de l’objet sonore et le théâtre de la cruauté.

A l’heure où l’on ne sait pas trop si c’est le 70ème anniversaire de la naissance de John Lennon ou les 30 ans de son cadavre qu’il faut célébrer, deux actionnistes berlinois viennent jouer les trouble-fêtes avec un non-hommage vibrant qui tombe comme un poil pubien sur la soupe. Signée Rudolf Eb.Er, la singulière pochette d’Ansätze Zum Taumel est un pastiche de l’album Unfinished Music No. 2 dont la radicalité en avait horrifié plus d’un en 1969. A présent, c’est Daniel Löwenbrück (Raionbashi) qui se retrouve alité au lieu de Yoko Ono tandis que Lennon se fait piquer la place par Alexander Schneider (Krube.). Chacun occupe une face de ce split-vinyle percutant qui plonge dans l’intime et l’obscur avec une sincérité totale, sans rien avoir à envier à sa source d’inspiration, si toutefois celle-ci en est vraiment une.

De Krube. on ne sait pas grand-chose et tout porte à croire qu’il s’agit là de sa première apparition significative sur disque. Le caractère viscéral et intransigeant de sa musique incite à faire le rapprochement avec l’esthétique du Schimpfluch-Gruppe dont on suspecte qu’il s’agit là d’une nouvelle excroissance purulente. Et, effectivement, ça décape dès la première seconde. L’art du cut-up atteint ici des sommets de frénésie, les saillies sonores d’une demi-seconde grincent, halètent, frémissent, éructent, cognent et se succèdent sans marquer de pause. Tout passe à la moulinette et en ressort projeté en petits morceaux plus ou moins calibrés : ustensiles de cuisine, organes vitaux, démons internes, on entend même un accordéon à un moment et, pourtant, une inexplicable unité se fait jour, un récit de mille brisures, une dialectique de l’étranglement et, au final, une convulsion de laquelle émerge un désordre qui apparaît étonnamment transparent et familier.

Raionbashi – boss de l’irremplaçable Tochnit Aleph- n’est, quant à lui, pas un nouveau venu. C’est une autre face de la souffrance qu’il dévoile à travers une pièce électroacoustique subtile et austère. La respiration est lente, l’atmosphère grave dans ces catacombes où résonnent les plaintes des damnés et les grognements inhumains d’une créature endormie. L’écho sporadique d’un piano frappé comme une enclume produit un effet dramatique sans jamais verser dans l'affectation. Une mise en scène aussi contractée que cohérente laisse entrevoir un mouvement de grande amplitude mais dont les contours se brouillent, distille une tension préliminaire annonçant un paroxysme qui n’arrive jamais. Certains fragments reviennent de façon cyclique, témoins d’un dessein impénétrable et par là même effrayant. Un rituel macabre s’opère sans que l’on parvienne à en désigner la victime, le trouble mental n’est jamais loin. Le plus naturellement du monde, tout ça se termine en ode funèbre sur fond de noyade paisible, concluant un disque véritablement somptueux.

~ jcg

un LP paru chez Hrönir (hr0932) ; distribution : Metamkine

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13/08/2010

Gen Ken Montgomery :: Birds + Machines

La cohérence dans la confusion et l’expérience du son comme voyage introspectif, l’artiste américain se concentre sur ces thèmes depuis le début des années 1980 en explorant des sources aussi triviales qu’éphémères. Ce compendium de ses premiers travaux immortalise enfin une démarche séminale qui n’a pas pris la moindre ride.

Le CV de Gen Ken Montgomery mérite que l’on s’y attarde tant il est emblématique d’un certain pan de l’underground musical où éthique do-it-yourself et environnement sonore font bon ménage. Sa discographie, principalement sous forme de cassettes, vinyles et CD-R éparpillés sur une myriade de labels les plus confidentiels, témoigne de son intérêt autant pour les sonorités brutes que celles obtenues par la manière forte : Drilling Holes in the Wall, The Beat of the Refrigerator ou encore The Sound of Bubble Wrap. A cela s’ajoutent des collaborations récurrentes avec Conrad Schnitzler ou Scott Konzelmann (Chop Shop), la création en 1989 de la première galerie new-yorkaise consacrée à l’art sonore, Generator (d’où le « Gen » accolé à son patronyme), qui fut aussi le nom de la boutique de disques qu’il tenait dans l’East Village et, bien sûr, un titre de « Minister of Lamination » que personne n’aurait l’idée de lui contester. Le problème dans ce genre de situation est de savoir par où commencer et c’est là que la rétrospective soigneusement compilée s’avère utile. Fidèle à sa mission d’archiviste de l’obscur, Al Margolis ouvre à présent les portes de Pogus à son pote Gen Ken qui fut d’ailleurs un cofondateur du label. C’est la première décennie d’activité (1980-1989) qui est ici passée en revue avec une sélection de quatorze titres inédits pour la plupart, plus un bonus track réalisé en 2009.

Concrète ? Industrielle ? Ambient ? La musique de Montgomery pioche dans tous les registres, bat en brèche toute forme d’orthodoxie et échappe résolument aux classifications rigides. Il y a toujours une forme de vie détectable dans cet univers embrumé, qu’il s’agisse de la mécanique de machines-outils ou des croassements de volatiles empaillés, tous deux dialoguant sur le diptyque « Birds & Machines ». Les traces du quotidien sont quand même le plus souvent passées à la moulinette électronique où couinements analogiques comme ronflements de moteur encrassé s’installent l’air de rien, marmonnements méditatifs et tape loops monomaniaques cohabitent sans difficulté tandis que des voix intérieures pataugent dans les méandres d’une conscience fictive ; la pièce « Subliminal Clutter » offrant une illustration hypnotique de tout ça. Sur les trois derniers titres (les premiers chronologiquement), le voyage remonte jusqu'à l’électropunk abrasif des débuts où l’on croirait assister à une rencontre entre The Fall et Suicide, une collision plutôt réjouissante. Cette très belle collection complémente à merveille l’imposant Pondfloorsample paru en 2002 et offre une nouvelle porte d’entrée dans l’œuvre labyrinthique de ce générateur d’entropie.

~ jcg

un CD paru chez Pogus (21055-2) ; distribution : Metamkine

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PS : interview de Gen Ken Montgomery (41 min en anglais) par David Weinstein pour Art on Air.

11/06/2010

Olivier Capparos & Lionel Marchetti :: Equus (Grand Véhicule)

C’est toujours avec un certain titillement que l’on approche une nouvelle pièce de Lionel Marchetti. Celle-ci, conçue en collaboration avec Olivier Capparos, ne fait pas exception et se révèle une composition parmi les plus abouties dans son catalogue désormais foisonnant.

C’est à petites foulées que nous parvient finalement ce Equus, bien longtemps après sa réalisation dans les studios du GRM en 2001-2002. A l’image de celle ayant conduit à l’émergence de son support, la trajectoire de cette pièce est pour le moins sinueuse, comme guidée par les pas du cheval sans tête qui orne la pochette. Ruade dans la brume ou cruelle mutilation, l’illustration ne manque pas d’évoquer un autre Equus, celui de Peter Shaffer qui, en 1973, s’immisçait dans le psychisme tourmenté d’un jeune homme fasciné par les chevaux au point d’en aveugler une demi-douzaine. De Peter Shaffer à Pierre Schaeffer il n’y a qu’une glissade paronymique et quelques univers que Lionel Marchetti et Olivier Capparos n’ont pas peur d’affronter avec détermination. Une musique concrète qui ne renie pas l’art du recyclage sonore et où les références abondent, comme autant de piques stimulant l’inconscient collectif. Dans ce « parcours d’aveugles », au gré duquel quelques sabots viennent à l’occasion tracer une ligne unificatrice, l’ouie est en alerte permanente, s’accrochant au moindre fragment identifiable, essayant malgré elle de déchiffrer des indices souvent rendus méconnaissables par de subtils filtrages.

Entre les vibrations enveloppantes et les grésillements instables se faufilent bon nombre de « présences sonores et voix », fragments disparates d’archives radiophoniques ou d’enregistrements personnels qui insufflent une part d’humanité à cette composition énigmatique. Des jeux habiles de superpositions et de contrastes décontextualisent ces bribes vocales, un soudain changement de plan fait jaillir une séquence cinématographique : du trouble de Fenêtre sur Cour à la dystopie caricaturale de Soleil Vert (« they’re making our food out of people! »). Des textes poétiques sont également brandis brièvement, parmi lesquels la quatrième églogue de Virgile en VO, les anagrammes de Hans Bellmer et Nora Mitrani, ou le terrible With Usura déclamé par Ezra Pound en personne, et nourrissent une confusion générale qui demeure savamment orchestrée.

On s’égare souvent au cours de ces 33 minutes et 33 secondes mais on finit toujours par retrouver son chemin malgré les détours, les interruptions, les ruptures. Un peu comme dans un demi-sommeil plus ou moins agité où la pensée divague, s’embarque sur le premier fil passant à sa portée et l’abandonne aussi vite. Des errances qui, ici, nous entraînent à travers une mémoire à la fois intime et universelle, pétrie de rituels inconscients et de voyages au cœur du système limbique.

~ jcg

un CD paru chez Pogus (21052-2) ; distribution : Metamkine

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23/10/2009

Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis :: Soleil d’Artifice

L’association entre Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa ne date pas d’hier. On en remonte la trace jusqu'à la fin du millénaire précédent, au sein du groupe Afflux en compagnie d’Eric Cordier. En 2003, le duo se lance dans le projet site-spécifique Inscape, basé sur des enregistrements in situ et leur mixage en temps réel ; le portrait sonore de la gare de Lille-Flandres en est l’unique documentation discographique à ce jour. Deux ans plus tard, les deux artistes sont invités au festival australien Liquid Architecture où ils rencontrent Philip Samartzis, lui aussi préoccupé par les relations entre son et espace. En 2007, une résidence de ce dernier en Europe permet au trio de se reformer pour plusieurs concerts et de s’arrêter une journée dans un studio parisien pour enregistrer ce Soleil d’Artifice. Field recordings, incisions électroniques et manipulations diverses demeurent les fondements de cette suite de trois improvisations qui voit laptops, micros, dispositifs analogiques et saxophone alto amplifié interagir avec minutie. Frottement de bandes magnétiques, autopsie de microprocesseurs, paroles entrecoupées, vent s’engouffrant dans des entrepôts à l’abandon, ambiance portuaire et nocturne, métiers à tisser, électricité statique sont autant de matériaux agencés avec précaution. Des sonorités parfois familières mais déconnectées de leurs sources et brouillées par un jeu de métamorphoses subtiles font de ce disque une exploration sensorielle fidèle à son titre, lequel renvoie à la confusion des sens de l’abeille sortant pour la première fois du confinement de sa ruche pour découvrir le monde extérieur : passage bouleversant de l’ombre à la lumière.

~ jcg

un CD paru chez Swarming (001) ; distribution : Metamkine

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